Arnold Beisser, in “La Théorie paradoxale du changement” [1], traduit par Jean-Marie Robine et imprimé par l’Exprimerie :
Je l’appellerai la théorie paradoxale du changement pour des raisons qui paraîtront évidentes. En deux mots : le changement apparaît lorsqu’un sujet devient ce qu’il est, non lorsqu’il essaie de devenir ce qu’il n’est pas. Le changement n’apparaîtra pas sous l’effet d’une quelconque tentative coercitive du sujet lui-même ou d’un autrui qui voudrait le changer. Il pourra apparaître, par contre, si le sujet prend le temps et la peine d’être ce qu’il est, d’être pleinement investi dans la position qu’il occupe habituellement. En rejetant le rôle de l’agent de changements nous rendons possible le changement de façon significative et ordonnancée.
Le Gestalt-thérapeute rejette le rôle du « changeur » parce que sa stratégie est d’encourager et même d’exiger que le sujet soit ce qu’il est, où il est. Le Gestalt-thérapeute est convaincu que le changement ne survient pas par des essais, pas plus que par la contrainte, la persuasion, la compréhension, l’interprétation ou quelque autre moyen de ce type. C’est plutôt lorsque le sujet renonce, au moins pour un moment, à ce qu’il aurait aimé devenir et essaie d’être ce qu’il est, que peut apparaître le changement.
Mais peut-on être autre chose que ce que l’on est... La phrase d’Arnold Beisser : ’si le sujet prend le temps et la peine d’être ce qu’il est, ...’ semble exprimer que le sujet peut ne pas être ce qu’il est, ce que je ne crois pas possible.
Pour ma part, j’exprimerais plutôt ce concept avec la phrase suivante : ’si le sujet accepte de se regarder comme il est, et accueille cette réalité en lui, ...’
Je suis ce que je suis, je ne peux pas être quelque chose que je ne suis pas. Mais il peut y avoir un désaccord entre des parties de moi, un décalage entre ce que je suis et ce que je veux être. Comme nous allons le voir, ce décalage construit mon envie de changement, ou plutôt l’idée du changement.
En effet, si une partie de moi considère que je ne suis pas comme "il faut que je sois", cela va générer de la tension en moi.
Si cette tension est trop inconfortable, je peux chercher à éviter de la sentir, je peux chercher à éviter d’éprouver cette expérience. Une manière de faire est de tenter de "résoudre le conflit" de manière prématurée en cherchant à recréer un monde où je serais le résultat de mon changement, imaginer ce monde, et m’enfermer dans ce monde imaginaire.
A partir de la, ma réalité n’existe plus, et je perds toute puissance. Je me fige, et je ne bouge plus.
Le travail en thérapie va être la proposition de me réapproprier ma réalité, d’ouvrir mon droit de me sentir exister tel que j’existe, avec les responsabilités que cela implique, et de sentir aussi les parties de moi qui résistent à cette conscience.
A partir de la, le chemin va me permettre d’apaiser certaines parties, d’aller explorer d’autres facettes, remettre en mouvement les parties figées, me redonner ma capacité de choix, et c’est ça le changement. !